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dimanche 6 décembre 2009

Hampâté Bâ et Kourouma au théâtre, à Paris


Il faut croire que les écrits des grands auteurs africains, qu’ils soient classiques ou récents, passent particulièrement bien des pages aux planches. J’avais déjà parlé de l’adaptation au théâtre de Verre Cassé, d’Alain Mabanckou, et brièvement évoqué celle des Bouts de bois de Dieu, de Sembène Ousmane (aller voir chez Gangoueus pour plus de détails). Ce mois-ci, deux autres écrivains sont mis à l’honneur sur les scènes parisiennes : le Malien Amadou Hampâté Bâ (1900-1991) et l’Ivoirien Ahmadou Kourouma (1927-2003).



Au théâtre des Bouffes du Nord, Eleven and Twelve est une pièce mise en scène par Peter Brook et adaptée de Vie et enseignement de Tierno Bokar (1957), un livre dans lequel Amadou Hampâté Bâ raconte « l’histoire extraordinaire » du « sage de Bandiagara » – maître spirituel de l’auteur qu’on rencontre par ailleurs dans Amkoullel, l’enfant peul (1991).

Le metteur en scène britannique avait déjà tiré un premier spectacle du livre d’Amadou Hampâté Bâ : en 2004, le théâtre des Bouffes du Nord avait ainsi présenté la pièce Tierno Bokar. Eleven and Twelve en est le prolongement, qui raconte une querelle religieuse entre deux sages de l’islam, avec pour décor une Afrique bouleversée par un colonialisme qui se plaît à jeter de l’huile sur le feu des luttes intestines.

Pour Peter Brook, « ce thème éclaire plus que jamais une question qui concerne aujourd'hui le monde entier : la violence et l’intolérance. Le théâtre doit être très proche de nous pour nous concerner et très inattendu pour éveiller notre imagination. Tierno Bokar réunit ces deux conditions. »

Jusqu’au 19 décembre, au théâtre des Bouffes du Nord.
37 bis, boulevard de la Chapelle – Paris-10ème.
De 10 à 26 euros.
Le spectacle est en anglais, mais surtitré en français.
Plus de détails sur le site du théâtre des Bouffes du Nord.



Le deuxième rendez-vous du mois a lieu au théâtre du Lucernaire. Il s’agit de la pièce Allah n’est pas obligé, « farce carnassière » mise en scène par Laurent Mauriel et adaptée du roman du même nom publié en 2000 par l’écrivain Ahmadou Kourouma. Deux comédiennes y portent la parole du jeune héros, Birahima, enfant-soldat embarqué dans le « bordel au carré » des guerres de Sierra Leone et du Liberia. Histoire pleine d’humour et pourtant tellement monstrueuse, Allah n’est pas obligé décortique l’effet boule de neige et cyclique des guerres civiles en Afrique, sans imposer aucun moralisme au public.

Jusqu’au 3 janvier 2010, au théâtre du Lucernaire.
53, rue Notre-Dame-des-Champs – Paris-6ème.
De 10 à 20 euros.

Plus de détails sur le site du Lucernaire.

jeudi 12 novembre 2009

Amadou Hampâté Bâ


Amadou Hampâté Bâ est né en 1900 à Bandiagara, dans l’actuel Mali, au sein d’une famille peule aristocratique. Il fréquente d’abord l’école coranique de Tierno Bokar, dignitaire de la confrérie tidianiya qui demeurera son maître spirituel, avant d’être réquisitionné d’office pour l’école française à Bandiagara puis à Djenné. En 1921, il refuse d’intégrer l’école normale de Gorée et est affecté à Ougadougou (Haute-Volta, actuel Burkina Faso) en tant qu’« écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable »…

Il occupera par la suite différents postes dans l’administration coloniale, jusqu’en 1942, date à laquelle il rejoint le professeur Théodore Monod à l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) de Dakar. Il y effectue des enquêtes ethnologiques et s’y livre à un important travail de recueil des traditions orales, ce qui l’amènera notamment à rédiger son premier livre, un ouvrage historique intitulé L’Empire peul du Macina (1955).

En 1960, à l’indépendance du Mali, Amadou Hampâté Bâ fonde l’Institut des sciences humaines de Bamako et représente son pays à la conférence générale de l’Unesco. L’année suivante, il devient membre du conseil exécutif de l’organisation internationale, au sein de laquelle il participera à l’élaboration d’un système unifié pour la transcription des langues africaines.

Son mandat à l’Unesco prenant fin en 1970, Amadou Hampâté Bâ se consacre davantage à la littérature et, en 1973, L’Etrange Destin de Wangrin lui vaut le grand prix littéraire d’Afrique noire. Retiré à Abidjan, l’ethnologue et écrivain, à qui l’on doit la célèbre phrase « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », se consacre au classement des archives accumulées durant sa vie sur les traditions orales d’Afrique de l’Ouest ainsi qu’à la rédaction des ses mémoires, qui seront publiées après sa mort, le 15 mai 1991.

A lire :
L’Empire peul du Macina, Nouvelles éditions africaines, 1955
Vie et enseignement de Tierno Bokar, Présence africaine, 1957
Kaïdara, récit initiatique peul, Julliard/Unesco, 1968
L’Etrange Destin de Wangrin, Union générale d’éditions, 1973
L’Eclat de la grande étoile, Armand Colin, 1974
Jésus vu par un musulman, Nouvelles éditions africaines, 1976
Amkoullel, l’enfant peul, Actes Sud, 1991
Oui mon commandant !, Actes Sud, 1994
Petit Bodiel et autres contes de la savane, Stock, 1994
Il n’y a pas de petite querelle : nouveaux contes de la savane, Stock, 1999


samedi 31 octobre 2009

« Amkoullel, l’enfant peul », d’Amadou Hampâté Bâ


Ce livre n’est pas seulement un classique. C’est un témoignage exceptionnel sur l’Afrique de l’Ouest du début du XXème siècle, et plus particulièrement sur le Macina, une région du Mali (à cette époque intégré à la colonie du Haut-Sénégal-et-Niger) située dans la boucle du fleuve Niger. Amkoullel, l’enfant peul (1991) est le premier tome des mémoires d’Amadou Hampâté Bâ, avant Oui mon commandant ! (1994) : de 1900, année de sa naissance à Bandiagara, à 1921. Ou la jeunesse d’un « homme de connaissance » à la mémoire prodigieuse, doublé d’un formidable conteur à la plume sensible.

Mais pour faire un résumé de son enfance, le mieux est encore de lui laisser la parole :

« Chaque fois que mon existence commençait à s’engager sur une belle voie bien droite, le destin semblait s’amuser à lui donner une chiquenaude pour la faire basculer dans une direction totalement opposée, faisant régulièrement alterner des périodes de chance et de malchance. Cela commença bien avant ma naissance, avec mon père Hampâté, qui aurait dû (et ses enfants après lui) hériter d’une chefferie dans le pays du Fakala, et qui se retrouva, seul rescapé survivant de toute sa famille, réfugié anonyme au fond d’une boucherie. Réhabilité par le roi même qui avait fait massacrer tous les siens, voilà qu’il meurt trop tôt pour que je le connaisse vraiment et que le sort fait de moi un petit orphelin de trois ans. Un riche et noble chef de province vient-il à épouser ma mère et à m’adopter comme héritier et fils présomptif, faisant planer au-dessus de ma tête le turban des chefs de Louta ? Patatras ! Nous nous retrouvons tous en exil et me voilà fils de bagnard. Enfin revenus à Bandiagara où la vie semble reprendre son cours normal, voilà que l’on m’arrache brutalement à mes occupations traditionnelles, qui m’auraient sans doute dirigé vers une carrière classique de marabout-enseignant, pour m’envoyer d’office à l’école des Blancs, alors considérée par la masse musulmane comme la voie la plus directe pour aller en enfer ! »
(pp. 307-308, collection Babel)

Encore ne sont-ce que les premières années d’un destin décidément mouvementé, et tellement riche ! D’ascendance peule et toucouleure ; ayant vécu à Bandiagara, Bougouni, Djenné, Kati, Bamako ; ayant fréquenté les écoles coranique et républicaine tout comme les « marabouts-enseignants »… le jeune Ahmadou Hampâté Bâ a vécu de nombreuses expériences et a su tirer de chacune d’entre elles le meilleur. En tout cas, rassemblées dans ce livre, elles sont pour le lecteur la source de précieux enseignements sur l’histoire et la culture du Mali.

Car si Amkoullel, l’enfant peul peut se lire avant tout comme une belle histoire, entraînante, passionnante, avec peut-être çà et là les enjolivements ou les silences qui siéent à la vérité, il est impossible de ne pas y voir également une description – certes romancée mais tout aussi scientifique par le foisonnement de détails qu’elle contient – de la société dans laquelle elle s’inscrit. Une description qui n’est pas sans rappeler que son auteur était… ethnologue.

Tout y passe. Les valeurs de respect et de tolérance intrinsèques aux cultures peule, toucouleure ou encore bambara et dogon ; les liens que ces ethnies entretiennent entre elles – avec notamment la fameuse « parenté à plaisanterie » ; l’éducation des enfants, de la waaldé, association de jeunesse gérée de façon autonome et responsable par les enfants eux-mêmes, sur le modèle de l’organisation sociale qui régit le monde des adultes, à l’épreuve de la circoncision ; la cohabitation des pouvoirs traditionnels avec l’administration française ; celle des religions animistes et musulmane – tendance soufie…

Bref, on peut dire qu’Amkoullel, l’enfant peul est une véritable fresque historique, sociale et culturelle. Le tout incarné par une galerie de personnages touchants et pleins d’humanité, et narré avec légèreté voire malice. Fidèle, en somme, au précepte des maîtres maliens : « instruire en amusant ». Grand défenseur de la tradition orale africaine, Amadou Hampâté Bâ lui redonne ici ses lettres de noblesse – et c’est finalement un paradoxe – en couchant cet héritage sur le papier.

Une fois ce livre dévoré avec l’avidité qu’il ne manquera pas de susciter, deux choses : 1) On se sent moins bête. 2) On n’a plus qu’une envie : lire la suite.

Amkoullel, l’enfant peul
d’Amadou Hampâté Bâ
Actes Sud, 1991
409 p., 24,50 euros
en édition de poche Babel, 535 p., 10,40 euros


mardi 28 juillet 2009

Moussa Konaté


Moussa Konaté est né en 1951 à Kita, au Mali. Diplômé en lettres de l’Ecole normale supérieure de Bamako, il a enseigné plusieurs années le français, au lycée, avant de se consacrer à l’écriture. Après avoir quitté la fonction publique malienne, il publie en 1981 son premier roman, Le Prix de l’âme ; petit à petit se met alors en place un embryon d’œuvre comprenant des romans, des nouvelles (Le Casier judiciaire), des pièces de théâtre, (Un appel de nuit), des essais (Mali : ils ont assassiné l’espoir), des contes (Sitan, la petite imprudente)…

En 1997, Moussa Konaté devient le premier écrivain éditeur du Mali en créant les éditions Le Figuier, qui œuvrent à la diffusion du savoir au sein du monde rural à travers des publications en langues nationales du Mali. Influent ambassadeur de la littérature de son pays, il est codirecteur du festival Etonnants Voyageurs de Bamako.

Touche-à-tout au style simple mais précis, Moussa Konaté s’est tourné vers le polar dans ses derniers romans : L’Assassin du Banconi suivi de L’Honneur des Keita (2002), L’Empreinte du renard (2006) et La Malédiction du Lamantin (2009) s’attachent à suivre le duo d’enquêteurs formé par le commissaire Habib et l’inspecteur Sosso, à la découverte des cultures maliennes.

Moussa Konaté partage aujourd’hui son temps entre Bamako et Limoges, où il a créé en 2006 la maison d’édition Hivernage.

A lire :
Le Prix de l’âme, Présence africaine, 1981
Une aube incertaine, Présence africaine, 1985
Fils du chaos, L’Harmattan, 1986
Chronique d’une journée de répression, L’Harmattan, 1988
Les Saisons, Samana, 1990
Goorgi, Le Figuier, 1998
L’Assassin du Banconi
suivi de L’Honneur des Keita, Gallimard, 2002
L’Empreinte du renard, Fayard Noir, 2006
La Malédiction du Lamantin, Fayard Noir, 2009

vendredi 24 juillet 2009

« La Malédiction du Lamantin », de Moussa Konaté


Je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire de polar africain. Avec La Malédiction du Lamantin, de l’écrivain malien Moussa Konaté, c’est une bonne entrée en matière. J’ai refermé le livre il y a maintenant deux semaines, je n’en ai plus un souvenir très frais, mais je vais essayer d’en dire quelques mots.

Au lendemain d’une nuit d’orage, deux corps sont découverts sur l’îlot de Kokrini, au bord du fleuve Niger, près de Bamako. Il s’agit de Kouata, le vieux chef, et de sa deuxième coépouse, Nassoumba. Pour les habitants de Kokrini, membres de l’ethnie bozo, cela ne fait aucun doute : ils ont été foudroyés par la volonté de Maa, le Lamantin, le dieu du fleuve, auquel les Bozos sont liés par un pacte depuis des siècles – un pacte brisé.

Pour le commissaire Habib Keita et son jeune inspecteur Sosso, dépêchés sur place, c’est moins sûr. Si Kouata semble avoir succombé à un arrêt cardiaque, impossible de ne pas voir que le corps de Nassoumba présente deux coups de couteau qui n’ont rien ni de naturel… ni de surnaturel. Les deux policiers mènent donc l’enquête et celle-ci les mènera autant à l’origine du crime qu’à la rencontre des coutumes des Bozos, malgré les réticences de ces derniers, qui craignent que cela attire sur eux la colère de Maa. Une nouvelle découverte bienvenue d’une composante de la population malienne, après L’Empreinte du renard (2005), où le commissaire Habib et l'inspecteur Sosso menaient leurs investigations en pays dogon.

A travers cette intrigue simplement mais efficacement ficelée, et dans un style sans fioritures, Moussa Konaté réussit le grand écart parfait entre tradition et modernité. La première est bien sûr incarnée par les Bozos, cette ethnie malienne musulmane dont les croyances restent teintées d’animisme et dont les chefs sont toujours respectés des nouvelles autorités politiques du pays. La seconde, c’est le commissaire Habib, éduqué à « l’école des Blancs » : un modèle de rationalité, mais aussi d’ouverture et de compréhension ; un modèle qui, on le découvrira au fil de l’enquête, a aussi ses limites et ses inconvénients.

Le grand écart parfait, disais-je. Pourquoi parfait ? Le dénouement de l’enquête vous le dira. Mais sans rien dévoiler ici, je peux quand même dire que Moussa Konaté répond brillamment à la question qu’on ne manque pas de se poser au fur et à mesure que l’enquête avance : Comment l’auteur tranchera-t-il entre la raison et la superstition ? De ce dangereux exercice d’équilibriste, il sort indemne et sans une crampe. Bref, La Malédiction du Lamantin est une lecture idéale pour occuper quelques heures de l’été.

La Malédiction du Lamantin
de Moussa Konaté
Fayard Noir, 2009
213 p., 15,90 euros

D'autres chroniques de La Malédiction du Lamantin sur les blogs Action-Suspense, Just Read It ! et Actu du Noir...

mardi 14 juillet 2009

« Les Bouts de bois de Dieu », de Sembène Ousmane


Quand on tombe sous le charme d’un auteur à la lecture d’un premier livre, on a souvent peur d’être déçu par les suivants. J’avais adoré L’Harmattan (1964), de l'écrivain et cinéaste sénégalais Sembène Ousmane : mon premier pas vers la littérature africaine. Alors que je n’avais de connaissance « sensible » de l’Afrique que les films ramenés par mon grand-père, dans les années 1950, de ce qu’on appelait alors l’Oubangui-Chari, j’imaginais au cours des pages de ce roman la moiteur de l’Afrique, elle s’imprégnait en moi petit à petit, chapitre après chapitre.

Je n’ai pas trouvé cette touffeur au Sénégal, quelques semaines plus tard, en pleine saison sèche. Et en fait, l’intrigue de L’Harmattan n’avait pas lieu au Sénégal, ni même dans aucun autre pays d’Afrique – plus précisément, le récit se déroule dans n'importe quel pays d'Afrique de l'Ouest, mais ceci est une autre histoire. Si je dis cela, c’est que Sembène Ousmane est de ces écrivains à la plume rare, dotés d’un don pour la description qui dépasse les mots : il en dit beaucoup, on en comprend, on en « ressent » beaucoup plus ; car Sembène Ousmane nous fait « sentir » ce qu’il raconte ; et peu importe que cette « sensation » soit stimulée par son seul art de la narration, ou alimentée par une expérience, un vécu, des souvenirs que la lecture fait resurgir. Dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), la sécheresse et la poussière sont omniprésentes.

J’avais adoré L’Harmattan, disais-je. J’avais ensuite lu, dans l’ordre, le recueil de nouvelles Voltaïque (1962), puis un roman assez bref, Le Mandat (précédé de Vehi Ciosane, 1966), qui ne m’avaient pas fait autant d’effet. Ce n’est pas le cas des Bouts de bois de Dieu, qui m’ont transporté. Peut-être le talent, la force de l’écrivain sénégalais prennent-ils toute leur envergure dans les textes longs ?

L’histoire s’inspire d’un fait historique réel : la grève des 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Niger, en 1947, afin d’obtenir les mêmes droits que leurs homologues français. A Bamako, à Thiès, à Dakar, les travailleurs et leurs familles se mobilisent pour organiser la résistance face à une administration coloniale qui prend leurs revendications pour des caprices d’enfants.

S’il est un écrivain en Afrique qui peut se rattacher à la grande tradition du roman social du XIXème siècle, c’est bien Sembène Ousmane. En lisant Les Bouts de bois de Dieu, on pense à Zola ; moins à La Bête humaine qu’à Germinal (malgré la locomotive). On y rencontre des grévistes en proie au doute quant à la meilleure façon de mener la grève – comment faut-il se comporter à l’égard des « jaunes » ? – et des femmes qui se démènent pour apporter eau et nourriture au foyer, qui se font justice elles-mêmes, n’ont pas peur d’en découdre avec les forces de l’ordre et qui, surtout, apportent un soutien indéfectible à leurs époux.

Le rôle des femmes, c’est d’ailleurs un des thèmes majeurs de ce roman. Je suis tombé récemment sur une phrase du cinéaste polonais Andrzej Wajda qui, évoquant la grève des chantiers navals de Gdansk, en 1980, disait : « Les ouvriers n’auraient jamais gagné sans l’appui et la lucidité de leurs femmes. » C’est vrai aussi de Bamako, Thiès et Dakar. La différence est qu’en l’occurence, Sembène Ousmane fait état d’un bouleversement dans la société sénégalaise où, pour la première fois, les femmes prennent la parole en public et ouvrent la marche – au propre comme au figuré puisqu’elles iront à pied de Thiès à Dakar pour se faire entendre des autorités.

De fait, Les Bouts de bois de Dieu décrivent une région, une civilisation, en mutation, partagées qu’elles sont entre méfiance et attirance vis-à-vis de la modernité occidentale. A Dakar, Ndèye Touti, qui est allée à l’école des Blancs, se rêve un destin d’héroïne de roman français, mais ses illusions disparaissent quand elle surprend la conversation pleine de mépris de « toubabs » « amis de l’Afrique ». A Bamako, Tiémoko, le responsable local de la grève, ne sait comment arbitrer entre la sagesse des anciens et les préceptes syndicaux. Enfin, Bakayoko, leader charismatique du mouvement d'un bout à l'autre de la ligne, se voit obligé de sacrifier les usages africains à l’intransigeance de sa mission, tout en s’indignant de devoir parler français pour négocier…

Du point de vue du colonisateur aussi, des changements interviennent à cette époque. C’en est fini d’une certaine « Afrique de papa », et les vieux de « la colo » peuvent mettre au placard leur paternalisme méprisant. Une nouvelle génération de « colonisés » émerge alors, moins soumise, mieux informée, plus revendicatrice. Pas forcément plus radicale car, en toile de fond, Sembène Ousmane délivre ce message : « Heureux est celui qui combat sans haine. » La morale de l'histoire finit de faire des Bouts de bois de Dieu un grand, un très grand roman.

Les Bouts de bois de Dieu
de Sembène Ousmane
Le Livre contemporain, 1960
en édition Pocket, 379 p., 5 euros

Lire aussi la chronique de la pièce de théâtre tirée du roman chez Gangoueus.

lundi 18 mai 2009

Manthia Diawara, un écrivain malien à New York


Manthia Diawara est écrivain,
cinéaste et professeur de littérature et de cinéma à l’université de New York. En novembre 2008, l’émission « B. World Connection » (RFO-Guadeloupe) s’est rendue dans la Grosse Pomme pour s’y laisser guider par cet « esprit libre » actif au sein de la communauté afro-américaine.

Manthia Diawara y raconte comment sa littérature est née d’exil et de rencontres, à Paris puis aux Etat-Unis. Il évoque la « Harlem Renaissance », qui constitua les prémices nord-américaines de la Négritude. Il nous conduit de la Schomburg Library, centre documentaire de référence sur la culture noire, au département d’études africaines qu’il a créé. Et, bien entendu, partage ses sentiments aux lendemains de l’élection de Barack Obama.

Itw Manthia Diawara (B World Connection - France Ô) - Voila
B World Connection - Manthia Diawara : Le cinéma africain au coeur de New York. L'équipe de BWC se rend a NYC pour rencontrer cet écrivain, cinéaste et professeur d'histoire du cinema africain dans une prestigieuse université américaine. Originaire du Mali, il nous raconte son parcours.