Blog consacré aux littératures africaine et caribéenne. En sommeil depuis octobre 2010.
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samedi 13 mars 2010

« Trois femmes puissantes », de Marie Ndiaye


Je déroge une nouvelle fois à la ligne éditoriale de ce blog, laquelle voudrait que je ne parle que de livres écrits par des auteurs africains (ou antillais). Certes, l’écrivaine française Marie Ndiaye, malgré son nom, n’a de sénégalais que son ascendance paternelle et n’a pas passé, au cours de sa vie, plus de quelques semaines en Afrique. Mais, d’une part, son dernier roman, Trois femmes puissantes (Gallimard), se situe pour une large part en Afrique (Dakar n’est jamais cité mais les noms des quartiers, entre autres, sont sans équivoque) ; et, d’autre part, le prix Goncourt 2009 – un prix largement mérité, autant le dire tout de suite – valait bien cette « entorse au règlement ».

Comme son nom l’indique, Trois femmes puissantes raconte les histoires, si éloignées l’une de l’autre et qui pourtant se croisent par d’infimes détails que le lecteur prendra plaisir à découvrir, de trois femmes « qui disent non », écrit l’éditeur. Elles s’appellent Norah, Fanta et Khady et, si elles sont « puissantes », c’est avant tout par leur attitude résolue plus que volontaire face à la vie : campées dans leurs existences respectives, alors que le monde bouge, s’effondre parfois, elles apparaissent comme des rocs immuables que les aléas de la vie et les gestes de leur entourage peinent à effriter. Mais commençons par les présenter.

Norah. C’est peut-être la « femme puissante » qui ressemble le plus à Marie Ndiaye. Après avoir passé une partie de son enfance au Sénégal, Norah a suivi sa mère en France, où elle a grandi et réussi – elle est devenue avocate, mère d’une petite fille et concubine d’un drôle d’Allemand. A 40 ans, voilà que son père, resté à Dakar et avec qui elle n’a guère plus de liens, lui demande de venir sans lui en préciser le pourquoi. Elle comprendra plus tard qu’il s’agit de faire libérer son frère, Sony, de la prison de Reubeuss où il croupit pour des raisons qu’il lui faudra démêler… Norah est peut-être aussi la plus fragile de ces « femmes puissantes ». Sûre d’elle-même à son arrivée, pleine de certitudes quant à la manière de mener sa vie et celle des autres, elle devra petit à petit, confrontée à l’ombre terrible du père et à ses angoisses finalement révélées, revoir ses jugements, laisser le doute s’insinuer en elle, accepter de ne pas tout contrôler.

Fanta. Fanta n’est une « femme puissante » que par son omniprésence figée, fichée dans l’esprit de son compagnon, Rudy Descas. D’ailleurs, à aucun moment elle n’apparaît en tant que personnage en chair et en os dans le roman. Marie Ndiaye se concentre plutôt sur le tourmenté Rudy, vendeur de cuisines dans la campagne girondine. Lui et Fanta se sont connus dans un collège de Dakar où ils étaient professeurs. Un incident les a poussés à venir s’installer en France, pour le meilleur et pour le pire… Depuis, Fanta attend dans leur pavillon que leur fils rentre de l’école, tandis que Rudy culpabilise, se morfond, ressasse l’histoire familiale qui les a emmenés ici et se résigne, malgré lui, à cette vie qu’ils n’ont pas vraiment choisie.

Khady. « Khady Demba », ce nom, c’est sa force, c’est tout ce qu’elle a. Pas de famille : ses parents l’ont fait élever par sa grand-mère, morte depuis longtemps. Pas de mari : son homme est mort après trois ans de mariage. Pas de travail : après la mort de son mari, le propriétaire de la buvette où ils travaillaient l’a mise à la porte pour y installer un autre couple. Pas d’enfant : son mari est mort avant d’avoir pu lui en donner un, elle en avait pourtant tellement envie. Désormais, Khady vit une existence effacée chez ses beaux-parents, où elle participe aux tâches de la maisonnée, un point c’est tout. Jusqu’au jour où ceux-ci décident de l’envoyer en France, chez une cousine : ce sera une bouche de moins à nourrir et peut-être pourra-t-elle envoyer de l’argent ? Toujours passive, Khady accepte le destin que d’autres tracent pour elle, « Khady Demba ». Mais, une nuit, à peine embarquée dans une pirogue bondée, elle prend sa vie en main pour la première fois, et saute à terre…

Marie Ndiaye prend son temps pour nous décrire les états d’âmes qui agitent ces personnages. Des phrases longues, léchées, qui nous plongent dans l’esprit de Norah, Rudy et Khady, au gré du cheminement de leurs pensées, des tâtonnements de leurs jugements, des atermoiements de leurs tourments. La comparaison est peut-être osée mais, personnellement, cette écriture m'a rappelé Julien Gracq. Avec une touche surnaturelle en plus, que l'on trouve par ailleurs dans d'autres œuvres de Marie Ndiaye (en l'occurrence, je pense aux fantômes d'Un temps de saison, 1994).

Au bout du compte, l’on se rend compte que c’est le thème de l’incommunicabilité qui est au cœur de ce roman avare de dialogues, et que les « trois femmes puissantes » de Marie Ndiaye ne sont fortes que parce qu’enfermées dans leur for intérieur. C’est finalement aussi leur faiblesse. Norah n’arrive pas à parler avec ses proches et à se réconcilier avec sa propre histoire ; Fanta ne sait pas libérer, décomplexer l’amour que Rudy lui porte ; Khady, ignorée des autres, les ignore en fait tout autant, focalisée qu’elle est sur elle-même, « Khady Demba ».

Trois femmes puissantes
de Marie Ndiaye
Gallimard, 2009
317 p., 19 euros


Marie Ndiaye est née en 1967 à Pithiviers, dans le Loiret, d'un père sénégalais et d'une mère française. Auteure précoce, elle est repérée par Jérôme Lindon, des éditions de Minuit, qui publie son premier roman, Quant au riche avenir, en 1985. Suivront de nombreux romans (environ un tous les deux ans), dont Rosie Carpe (2001), qui obtient le prix Femina, et Trois femmes puissantes (2009), qui lui apporte la consécration avec le prix Goncourt. Marie Ndiaye est également l'auteure de plusieurs pièces de théâtre. Son frère, Pap Ndiaye, est historien et auteur de La Condition noire.

Lire aussi : Marie Ndiaye, René Maran : les « scandales » du prix Goncourt

Lire d'autres chroniques de Trois femmes puissantes sur les blogs Biblioblog, Pages à pages, Le Globe-Lecteur et Chez Gangoueus.

mardi 12 janvier 2010

« Les Bouts de bois de Dieu » au théâtre, à Bagneux


Pour ceux qui ont aimé les adaptations au théâtre de Vie et enseignement de Tierno Bokar (Amadou Hampâté Bâ), de Allah n’est pas obligé (Ahmadou Kourouma) ou encore de Verre Cassé (Alain Mabanckou), un rendez-vous à ne pas manquer : vendredi 15 janvier, la Boyokani Kyeseli Company donne une nouvelle représentation des Bouts de bois de Dieu, une pièce de Hugues Serge Limbvani d’après le roman éponyme de l’écrivain sénégalais Sembène Ousmane. Cela se passe au théâtre Victor-Hugo, à Bagneux (Hauts-de-Seine).

Ce classique de la littérature africaine a été inspiré par un fait réel : la grève des cheminots de la ligne Dakar-Niger en 1947. Conçue comme un film retraçant la vie des héros de la plus longue grève que l’Afrique ait jamais connue, la pièce est une partition dont le personnage Grève – une sorte de griot –, les femmes et les grévistes eux-mêmes scandent les épisodes.

Pour un résumé plus « vécu » de ce spectacle, faites donc un tour chez Gangoueus.

Vendredi 15 janvier, 20 h 30, au théâtre Victor-Hugo
14, avenue Victor-Hugo, Bagneux (Hauts-de-Seine)
De 11 à 17 euros
Plus de détails ici.

mardi 29 décembre 2009

Boubacar Boris Diop


Boubacar Boris Diop est né en 1946 à Dakar, au Sénégal. Il a successivement été conseiller technique au ministère de la culture sénégalais et professeur de littérature et de philosophie. Il a également longtemps exercé le métier de journaliste et dirigeant le quotidien sénégalais Le Matin.

Il publie son premier livre en 1981 : Le Temps de Tamango est un roman de politique-fiction qui annonce le ton engagé et l’écriture exigeante de son auteur. Trois romans remarqués plus tard, activement impliqué dans la vie politique et la défense des cultures de l’Afrique, Boubacar Boris Diop se rend avec dix autres écrivains africains au Rwanda, en 1998, quatre ans après le génocide, et participe au collectif d’écriture « Rwanda : écrire par devoir de mémoire. Rwanda: écrire par devoir de mémoire. Cette résidence d’écriture donnera naissance à un nouveau livre, Murambi, le livre des ossements (2000). En 2003, il explore l’écriture en wolof dans Doomi Golo (qu’il traduira dans Les Petits de la guenon en 2009).

Parallèlement à son activité de romancier, Boubacar Boris Diop se fait également dramaturge (Thiaroye, terre rouge, en 1990), scénariste, essayiste. Sous cette dernière casquette, il est l’auteur de L’Afrique au-delà du miroir (2007) et a cosigné les ouvrages Négrophobie (avec François-Xavier Verschave et Odile Tobner, 2005), L’Afrique au secours de l’Occident (d’Anne-Cécile Robert, 2006) et Au sortir de l’enfer (de Jean-Marie Vianney Rurangwa, 2007).

A lire :
Le Temps de Tamango, L’Harmattan, 1981
Les Tambours de la mémoire, L’Harmattan, 1990
Les Traces de la meute, L’Harmattan, 1993
Le Cavalier et son ombre, Stock, 1997
Murambi, le livre des ossements, Stock, 2000
Doomi Golo, Papyrus, 2003
(en wolof)
Kaveena, Philippe Rey, 2006

mercredi 23 décembre 2009

« Les Petits de la guenon », de Boubacar Boris Diop


Le singe séquestreur serait-il une figure de la littérature africaine ? Je ne le crois pas ; c’est pourtant la seconde fois, après Le Passé devant soi de Gilbert Gatore, que je le croise au cours de mes lectures récentes. Dans Les Petits de la guenon, de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, il, ou plutôt « ils » car ils sont deux, donnent le titre au livre et retiennent en captivité Atou Seck, un vieil habitant d’un quartier ravagé par une guerre civile. Mais ceci n’est qu’une histoire dans l’histoire, une parabole sortie de l’imagination du véritable narrateur, Nguirane Faye, qui s’est créé un alter ago imaginaire le temps d’une longue digression intitulée « La fausse histoire de Ninki-Nanka ».

Car Nguirane Faye n’a jamais été séquestré par des singes. Tout juste ses petits-enfants Mbissine et Mbissane, arrivés de France avec leur mère au lendemain de la mort du fils de Nguirane, s’amusent-ils avec malice et une certaine tyrannie à uriner sur son tapis de prière. Et « La fausse histoire de Ninki-Nanka » n’est qu’un seul des sept « Carnets » que le vieillard, au soir de sa vie, a entrepris de rédiger à l’attention d’un autre petit-fils, son préféré, Badou, parti à l’étranger, on ne sait où, et dont il est sans nouvelles depuis.

Nguirane Faye a beaucoup de choses à raconter à Badou. La vie à Niarela, petit quartier populaire de Dakar : ses habitants, ses fous, ses on-dit, ses non-dits. L’histoire de leur ancêtre et de leur famille : ses légendes, ses mensonges. La cohabitation avec sa belle-fille, Yacine Ndiaye, dont, pas plus que Mbissine et Mbissane, il ne connaissait l’existence avant qu’elle arrive de Marseille, veuve peu éplorée, et s’installe chez lui. Et puis, bien sûr, cette « fausse histoire de Ninki-Nanka », où un dictateur du nom de Dibi-Dibi promet au peuple le « changement » – en wolof, « sopi » était le slogan de campagne d’Abdoulaye Wade en 2000 – tout en le méprisant royalement…

Beaucoup de désordre, beaucoup de métaphores, beaucoup de choses difficiles à palper dans ce livre formidablement mal foutu et, il faut le dire, quelque peu déroutant… mais dont il se dégage une certaine sensation de cohérence. Nguirane Faye passe du coq à l’âne mais, évidemment, Boubacar Boris Diop le fera retomber sur ses pattes, à la fin. Boubacar Boris Diop qu’on sent malgré tout très présent, qu’on entend souffler quelques digressions à l’oreille du narrateur, qu’on voit tailler la plume qu’une autre main plantera là où ça fait mal.

Les Petits de la guenon, j’aurais dû le préciser dès le début, sont la traduction en français, par Boubacar Boris Diop « himself », de Doomi Golo, roman écrit en wolof par le même Boubacar Boris Diop. Ecriture militante s’il en est, un peu dans la lignée de Sembène Ousmane dont les grévistes des Bouts de bois de Dieu refusaient de négocier en français ; d’ailleurs, qu’il s’agisse de l'épisode où un ancêtre de Nguirane Faye tente de convertir un village à l'islam, de l’histoire de la lutte sénégalaise avec frappe inventée par un Français, ou des réflexions sur le premier baiser sur la bouche échangé en Afrique, l’auteur nous rappelle combien l’influence d’une culture sur l’autre peut être insidieuse. C’est un des nombreux messages que contient le roman. Mais il y a aussi la dénonciation des dirigeants politiques corrompus, qui ont volé l’indépendance et séquestré la démocratie, quand le modèle de Nguirane Faye – et de Boubacar Boris Diop, on l’aura compris – reste Cheikh Anta Diop.

Enfin, plus que la figure du singe, c’est celle du fou qui hante ce roman. Un fou qui ira jusqu’à prendre le relais des « Carnets » de Nguirane Faye dans un récit plein de sagesses dont il faut tirer deux leçons : 1) Les fous ne sont pas toujours ceux que l’on croit. 2) Ceux qu'on ne croit pas fous devraient davantage écouter la part de folie du pays qu’ils sont censés diriger.

Les Petits de la guenon
de Boubacar Boris Diop
Philippe Rey, 2009
439 p., 19,50 euros


Lire aussi l’analyse qui est faite des Petits de la guenon par La Plume francophone.

mardi 24 novembre 2009

« Les Derniers de la rue Ponty », de Sérigne M. Gueye


C’est un livre qui ne pouvait pas laisser insensible ma curiosité. D’une part parce qu’il se déroule à Dakar, ville dans laquelle j’ai eu la chance de séjourner assez longuement. D’autre part parce que son auteur, Sérigne Mbaye Guèye, est plus connu sous son nom de rappeur, Disiz La Peste, et que j’ai moi-même, avant de m’intéresser à la littérature, touché brièvement au rap (pour les plus curieux, quelques morceaux sont en écoute ici). Bref, j’étais curieux d’observer le passage à l’écriture romanesque de l’amoureux des mots qu’un rappeur ne peut manquer d’être.

Avant de commencer la lecture des Derniers de la rue Ponty, j’ai entendu une critique plutôt négative d’Eric Naulleau, sur France 5, disant notamment que ce livre ne répondait pas aux attentes que suscite tout premier roman (on retrouve des propos similaires sur une vidéo de l’émission « On n’est pas couché », sur France 2). Personnellement, je ne ferai pas mien ce reproche, au contraire. Pour tout dire, j’ai été conquis.

Certes, je manque peut-être d’objectivité. Les Derniers de la rue Ponty ont trouvé en moi un terreau favorable. Car ce roman, écrit par un auteur français d’origine belgo-sénégalaise, évoque de nombreux lieux incontournables de la presqu’île du Cap-Vert – la place de l’Indépendance, la plage des Mamelles, l’île de Ngor… – et, partant, flatte les souvenirs de tout lecteur un peu familier de Dakar.

Le héros du livre, Gabriel, se trouve lui-même dans la capitale sénégalaise en tant que « visiteur ». Un visiteur un peu particulier, cependant, puisqu’il est un « ange » venu de France et envoyé là en mission après la mort de Camille, sa compagne. Cette mort le hante et, pour conjurer le sort, un marabout lui donne pour mission de sauver deux existences. Il prendra alors sous son aile deux femmes croisées au cours de ses pérégrinations dans Dakar : Salie, une jeune et belle métisse d’origine franco-sénégalaise, cheveux décolorés et vêtements flashy style années 80, perdue, sans parents, sans avenir ; et Emma, une Française au cœur fané, qui a perdu la foi en même temps que l’espoir d’avoir un jour un enfant.

Parallèlement, d’autres destins peuplent la ville et l’histoire des Derniers de la rue Ponty : Alioune, jeune vendeur de téléphones du marché Sandaga, candidat à l’émigration clandestine et séducteur invétéré, tombe sous le charme de la sublime, envoûtante et si indépendante Miyidima. Ces destins croiseront bientôt ceux de Salie et Emma, sans que jamais les personnages ne se rencontrent.

Ce livre peut paraître au premier abord un peu « angélique ». Il n’en est rien. Page après page, on est happé par les destinées de personnages auxquels on ne peut rester insensible : destinées tour à tour magiques et terribles, les yeux scintillent puis s’embuent. Avec une écriture à la fois classique et lumineuse, très pure et parsemée de belles trouvailles, Sérigne M. Gueye nous immerge dans un monde potentiellement beau, souvent dur, certainement complexe, où l’existence de chacun est intimement liée à celle des autres… et dont l’équilibre, hélas, se nourrit autant de joies que de peines.

Une histoire captivante, une écriture saisissante, un regard sur le monde : Les Derniers de la rue Ponty ont tout pour être un bon premier roman. Le passage du rap à la littérature est réussi.

Les Derniers de la rue Ponty
de Sérigne M. Gueye
Naïve, 2009
219 p., 18 euros

Sérigne Mbaye Guèye est né en 1978 à Amiens, d’une mère belge et d’un père sénégalais. Il s’est fait connaître comme rappeur sous le nom de Disiz La Peste, au sein du groupe Rimeurs à gages, mais c’est la bande originale du film Taxi 2, début 2000, qui l’a révélé au grand public. Suivront quatre albums solo : Le Poisson rouge (2000), Jeu de société (2003), Les Histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue (2005) et Disiz The End (2009). Le titre de ce dernier album semble indiquer la fin de sa carrière de rappeur. A noter : avant de reprendre son nom de naissance pour signer son premier roman, Sérigne Mbaye a sorti plusieurs cassettes au Sénégal sous ce nom.


Et pour finir, je ne résiste pas à l’envie de passer un clip du dernier album de Disiz. La chanson s’appelle « Bête de bombe 4 » et, vous le verrez, est pleine de dérision…


Disiz - Bête de Bombe 4
envoyé par DISIZ-OFFICIAL. - Regardez d'autres vidéos de musique.

lundi 2 novembre 2009

Marie Ndiaye lauréate du prix Goncourt


Et le lauréat du prix Goncourt 2009 est… une lauréate ! D’origine franco-sénégalaise, Marie Ndiaye est la première femme à obtenir le plus prestigieux prix littéraire français depuis 1998. Son roman, Trois femmes puissantes (Gallimard), a été choisi au premier tour par le jury du Goncourt, par cinq voix contre deux pour Jean-Philippe Toussaint (La Vérité sur Marie, éd. de Minuit) et une pour Delphine de Vigan (Les Heures souterraines, JC Lattès).

Trois femmes puissantes, explique l’éditeur, est l’histoire de trois femmes, Norah, Fanta et Khady Demba, « qui disent non » et « se battent pour préserver leur dignité contre les humiliations que la vie leur inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible ». C’est aussi le premier roman dans lequel l’auteure évoque l’Afrique. C’est son douzième roman. Marie Ndiaye avait déjà remporté le prix Femina, en 2001, avec Rosie Carpe (éd. de Minuit).



Trois femmes puissantes
de Marie Ndiaye
Gallimard, 2009
316 p., 19 euros



Interlignes : NDiaye, Trois Femmes puissantes
envoyé par Curiosphere. - Regardez plus de courts métrages.

dimanche 1 novembre 2009

Paroles de… Mamadou Mahmoud N’Dongo


Je n’ai encore rien lu de Mamadou Mahmoud N’Dongo, mais ça ne devrait pas tarder. L’écrivain – français d’origine sénégalaise –, qui était samedi l’invité du musée Dapper, dans le cadre d’un week-end consacré à « Des hommes dans la ville », a déjà derrière lui quatre romans : L’Histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme (L’Harmattan, 1997), L’Errance de Sidiki Bâ (L’Harmattan, 1999), Bridge Road (Le Serpent à plumes, 2006) et El Hadj (Le Serpent à plumes, 2008). Il est également cinéaste et photographe.

Né en 1970 à Pikine, au Sénégal, Mamadou Mahmoud N’Dongo a grandi à Drancy, en Seine-Saint-Denis. C’est de ce vécu que s’inspire son dernier roman, El Hadj, qui met en scène un homme qui tente de s’extraire de la cité, de se détacher des liens qu’elle tisse autour de ses habitants. L’auteur lui-même, s’il vit toujours à Drancy, s’est construit sa propre destinée en s’inscrivant, à l’âge de 20 ans, à des cours d’histoire de l’art et de cinéma, fuyant le déterminisme social qui voulait que l’éducation nationale l’oriente vers des filières techniques. C’est aussi la construction d’une bibliothèque en bas de chez lui, quand il avait 11 ans, qui l’a poussé à se construire un univers parallèle à la culture de cité.

El Hadj est écrit de manière très fragmentée, très cinématographique, de façon à « évoquer des choses en très peu de mots », dixit l’auteur. Le rappeur Rocé, qui a lu des extraits du roman au cours cette rencontre-débat du musée Dapper, ne dirait probablement pas autre chose de ses textes, dont il a livré une version a capella pour deux d’entre eux – dont « On s’habitue », dont je vous propose de visionner le clip plus bas.

Mais avant cela, la parole est à Mamadou Mahmoud N’Dongo, un « homme dans la ville » :



« CHEZ NOUS, CHEZ EUX »
La cité que décrit Mamadou Mahmoud N’Dongo est un monde a part, coupé du reste d’une société discriminante. Un milieu insulaire séparé du reste du monde physiquement et symboliquement – par un océan de codes et de références…

Mamadou Mahmoud N’Dongo : « La cité, c’est un no man’s land dont on ne sort pas. Aux Etats-Unis, les ghettos sont au centre-ville ; en France, on met en périphérie les gens dont on ne veut pas. Il y a un fort taux d’illettrisme, d’alcoolisme, de violence. Et on n’en sort pas. Il y a chez nous et chez eux. Aller à Paris, c’est l’expédition ; moi-même j’ai mis des années avant d’y aller.
« On crée nos propres règles. L’éducation nationale n’a pas droit de cité dans ce monde où l’on crée nos propres références, Mesrine et Scarface, et notre propre hiérarchie : quelqu’un de respectable, c’est quelqu’un qui va se faire en un jour, par quelque moyen que ce soit, ce qu’un smicard se fait en un mois.
« Mais il y a une autre partie de la cité qui veut intégrer la société française, laquelle est très discriminante. Malgré la devise « Liberté, égalité, fraternité », dans le réel, c’est à vous d’y aller. Dans cette perspective, l’élection d’Obama a fait beaucoup de bien en France, peut-être plus qu’aux Etats-Unis : son exemple montre que les références qu’on se donne, ce ne sont pas les bonnes. »


« LA FATALITE DE L’HERITAGE »
De la difficulté de concilier la culture d’origine et la culture de la cité, les liens d’appartenance communautaire et les échappées vers le reste de la société…

Mamadou Mahmoud N’Dongo : « Dans mon roman, rien que le prénom du héros, El Hadj, « le pèlerin », et son nom, Keita, c’est une fatalité, un héritage. El Hadj vient d’une grande famille africaine, les Keita – car en Afrique aussi il y a eu des empires, des systèmes de castes. C’est pour fuir cette fatalité que dans les cités, ils ont souvent des pseudos : pour se créer leur propre culture et, encore une fois, leurs propres références.
« Dans ma culture sénégalaise, je n’existe pas dans mon individualité, mais seulement dans un clan, une famille. Les Africains ont ramené ça dans la cité, où tout est affaire de liens de subordination et d’interdépendance. Si tu pars, tu risques de mettre en branle tout l’équilibre du clan. La communauté a été créée pour te retenir.
« Mon héros a les ressources intellectuelles pour observer ce phénomène et prendre de la distance. Il veut aller vers autre chose. Les autres se demandent pourquoi il les quitte. Eux sont très bien dans cette communauté. »


« LES VILLES, LIEUX DE MEMOIRE »
Mamadou Mahmoud N’Dongo a grandi à Drancy mais, dans le cadre d’une bourse Stendhal, il a aussi vécu à New York et, depuis un mois, il séjourne à Berlin. Pour l’écrivain, les villes portent les mémoires de ce qu’on a voulu en faire et de ce que les habitants y laissent.

Mamadou Mahmoud N’Dongo : « Les villes sont des lieux de passage mais aussi de fixation. Il y a ce qu’on veut en faire, mais il y a aussi les gens qui y vivent et qui vont laisser leur mémoire.
« Drancy, pendant l’Occupation, c’était un camp de transit, point de départ vers les camps d’extermination. Quand j’étais petit, en allant jouer au football, je voyais un wagon, et des vieux, avec de drôles de tatouages sur les avant-bras, qui venaient le voir… Il y a un atavisme : avant d’être une banlieue, Drancy était déjà un lieu de relégation. Savoir cela, ça vous pose, et ça vous fait aussi vous poser certaines questions : Quelle est la place de l’Autre ? Comment exclut-on l’Autre ?
« A New York, il y a une différence entre Manhattan, cosmopolite quartier d’affaires, et Brooklyn, où l’on trouve tout ce dont l’Amérique, les Américains, ne veulent pas : les Noirs, les Asiatiques, les homosexuels… Tandis qu’à Harlem, quartier noir autrefois réputé mal famé, il n’y a plus que des bobos, car l’ancien maire Rudolf Giuliani a voulu sécuriser et nettoyer la ville. Reste qu’à New York, marquée par le protestantisme pour lequel la richesse est le signe qu’on est élu de Dieu, avant d’être blanc ou noir, vous êtes d’abord et surtout riche ou pauvre… »


El Hadj
de Mamadou Mahmoud N’Dongo,
Le Serpent à plumes, 2008
293 p., 18 euros










Et comme promis, le clip de « On s’habitue », du rappeur Rocé, également invité à cette rencontre-débat du musée Dapper :



Rocé - On s'habitue
envoyé par germinho. - Clip, interview et concert.

jeudi 10 septembre 2009

Quelques romans de la rentrée littéraire 2009 (suite)


Vacances terminées ! Je reviens comme je suis parti, en vous proposant quatre bouquins de la rentrée littéraire qui m’avaient échappé : Les Petits de la guenon, de Boubacar Boris Diop (Sénégal), Les Aubes écarlates, de Léonora Miano (Cameroun), Les Pieds sales, d’Edem Awumey (Togo), et Le Sari vert, d’Ananda Devi (Maurice).

Les Petits de la guenon
de Boubacar Boris Diop
éd. Philippe Rey, 2009
437 p., 19,50 euros


Présentation de l'éditeur :
Au soir de sa vie, Nguirane Faye souffre d'être sans nouvelles de son petit-fils Badou, émigré dans quelque lointain pays étranger. Ils ne se reverront plus, il le sait. Il décide alors de tout lui raconter dans sept carnets que le jeune homme trouvera à son retour à Niarela. Mais ce qui devait être une simple relation de la vie quotidienne d'un quartier dakarois devient peu à peu une fiction foisonnante. Nguirane Faye dresse le bilan de sa propre vie et nous fait découvrir, par un subtil croisement des récits, l'histoire de ses aïeux, les royaumes anciens, les grands écrivains wolofs et le Sénégal d'aujourd'hui.


Les Aubes écarlates
de Léonora Miano
Plon, 2009
274 p., 18,90 euros

Présentation de l'éditeur :
Epa a été enrôlé de force dans les troupes d'Isilo, un mégalomane qui rêve de rendre sa grandeur à toute une région de l'Afrique équatoriale. Emmené au cœur d'une zone isolée, il découvre qu'il est entouré de présences mystérieuses : plusieurs fois, il aperçoit des ombres enchaînées demander réparation pour les crimes du passé. Sur tout le continent, les esprits des disparus de la traite négrière distillent l'amertume et la folie en attendant que justice leur soit rendue... Parvenant à s'échapper, Epa retrouve Ayané, une fille énigmatique et attentionnée qui l'aide à reprendre goût à la vie.



Les Pieds sales
d’Edem Awumey
Seuil, 2009
168 p., 17 euros

Présentation de l’éditeur :
De sa petite enfance, Askia n'a conservé en mémoire qu'une image quasi biblique : son père, sa mère, un âne et lui, marchant sans fin dans la poussière. Il avait 5 ans. « Longtemps, nous avons été sur les routes, mon fils. Et partout, on nous a appelés les pieds sales. Si tu partais, tu comprendrais. » Répondant à cette injonction maternelle, Askia est parti à Paris où il est devenu chauffeur de taxi. Ses passagers qui l'épient dans le rétroviseur lui trouvent quelquefois une ressemblance frappante avec un certain « homme à turban » qui fut peut-être son père. Ce père qu'il recherche, Sidi Ben Sylla Mohammed, et que tout le monde croit avoir vu quelque part.


Le Sari vert
d’Ananda Devi
Gallimard, 2009
214 p., 16,50 euros

Présentation de l’éditeur :
Dans une maison de Curepipe, sur l'île Maurice, un vieux médecin à l'agonie est veillé par sa fille et par sa petite-fille. Entre elles et lui se tisse un dialogue d'une violence extrême, où affleurent progressivement des éléments du passé, des souvenirs, des reproches, et surtout la figure mystérieuse de la mère de Kitty, l'épouse du « Dokter-Dieu », qui a disparu dans des circonstances terribles. Elles ne le laisseront pas partir en paix.

jeudi 23 juillet 2009

Sembène Ousmane


Sembène Ousmane est né en 1923 à Ziguinchor, au Sénégal (Casamance), et mort en 2007 à Dakar. Autodidacte, il n’a connu dans sa jeunesse que l’école coranique et l’école française, avant d’être mobilisé comme tirailleur sénégalais par l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après un bref retour au Sénégal, il embarque clandestinement pour la France, où il enchaîne les petits boulots : mécano, maçon, ouvrier… Il travaille notamment au port de Marseille comme docker, pendant dix ans. Sa condition de travailleur le mène alors au syndicalisme et à l’engagement politique : il adhère à la CGT et au Parti communiste. Ce militantisme imprègnera l’ensemble de son œuvre, d’écrivain comme de cinéaste.

L’écrivain. Son premier roman, Le Docker noir (1956), s’inspire de son expérience marseillaise. Plus tard, Les Bouts de bois de Dieu (1960) s’inscrivent dans la même veine, résolument engagée aux côtés des exploités. Une dizaine de romans constituent l’œuvre littéraire de Sembène Ousmane, qui tenait à les signer en inversant ses nom et prénom (Sembène Ousmane au lieu d’Ousmane Sembène), en écho à la l’appellation coloniale, et avec ce message : « Je réécrirai mon nom à l’endroit le jour où les rues de Dakar ne porteront plus de noms français. »

Le cinéaste. En 1960, le Sénégal acquiert son indépendance mais les rues ne changent pas de nom. Sembène Ousmane rentre en Afrique, voyage dans divers pays du continent – Mali, Guinée, Congo – et commence à songer au cinéma. Un an plus tard, le voici dans une école de cinéma de Moscou et, en 1962, il réalise son premier court-métrage, Borom Saret (« le charretier »). En 1966, son premier long-métrage, La Noire de… (qui est inspirée d’une nouvelle du même nom parue dans le recueil Voltaïque en 1962) fait de lui un pionnier du cinéma africain et obtient le prix Jean-Vigo. En 1968, c’est la consécration, avec Le Mandat (un autre film inspiré d’un de ses romans), couronné par le Prix de la critique internationale du Festival de Venise. En 1969, Sembène Ousmane crée le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). En dépit de relations difficiles avec le pouvoir sénégalais incarné par le « poète-président » Léopold Sédar Senghor, le réalisateur tournera une quinzaine de films.

La critique historique, sociale et politique est au cœur de l’œuvre de Sembène Ousmane, qui recevra les insignes d’officier de la Légion d’honneur de la République française, en 2006, avant de s’éteindre à son domicile de Yoff, à Dakar, le 9 juin 2007.

A lire :
Le Docker noir, Debresse, 1956
Ô Pays, mon beau peuple, Amiot-Dumont, 1957
Les Bouts de bois de Dieu, Le Livre contemporain, 1960
Voltaïque, Présence africaine, 1961
(nouvelles)
L’Harmattan, Présence africaine, 1963
Le Mandat
suivi de Vehi Ciosane, Présence africaine, 1966
Xala, Présence africaine, 1973
Le Dernier de l’empire, L’Harmattan, 1981
Guelwaar, Présence africaine, 1982
Niiwam
suivi de Taaw, Présence africaine, 1987

Photo © Abdou Fary Faye

Sources : Wikipedia, Sénégalaisement, Africultures

mardi 14 juillet 2009

« Les Bouts de bois de Dieu », de Sembène Ousmane


Quand on tombe sous le charme d’un auteur à la lecture d’un premier livre, on a souvent peur d’être déçu par les suivants. J’avais adoré L’Harmattan (1964), de l'écrivain et cinéaste sénégalais Sembène Ousmane : mon premier pas vers la littérature africaine. Alors que je n’avais de connaissance « sensible » de l’Afrique que les films ramenés par mon grand-père, dans les années 1950, de ce qu’on appelait alors l’Oubangui-Chari, j’imaginais au cours des pages de ce roman la moiteur de l’Afrique, elle s’imprégnait en moi petit à petit, chapitre après chapitre.

Je n’ai pas trouvé cette touffeur au Sénégal, quelques semaines plus tard, en pleine saison sèche. Et en fait, l’intrigue de L’Harmattan n’avait pas lieu au Sénégal, ni même dans aucun autre pays d’Afrique – plus précisément, le récit se déroule dans n'importe quel pays d'Afrique de l'Ouest, mais ceci est une autre histoire. Si je dis cela, c’est que Sembène Ousmane est de ces écrivains à la plume rare, dotés d’un don pour la description qui dépasse les mots : il en dit beaucoup, on en comprend, on en « ressent » beaucoup plus ; car Sembène Ousmane nous fait « sentir » ce qu’il raconte ; et peu importe que cette « sensation » soit stimulée par son seul art de la narration, ou alimentée par une expérience, un vécu, des souvenirs que la lecture fait resurgir. Dans Les Bouts de bois de Dieu (1960), la sécheresse et la poussière sont omniprésentes.

J’avais adoré L’Harmattan, disais-je. J’avais ensuite lu, dans l’ordre, le recueil de nouvelles Voltaïque (1962), puis un roman assez bref, Le Mandat (précédé de Vehi Ciosane, 1966), qui ne m’avaient pas fait autant d’effet. Ce n’est pas le cas des Bouts de bois de Dieu, qui m’ont transporté. Peut-être le talent, la force de l’écrivain sénégalais prennent-ils toute leur envergure dans les textes longs ?

L’histoire s’inspire d’un fait historique réel : la grève des 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Niger, en 1947, afin d’obtenir les mêmes droits que leurs homologues français. A Bamako, à Thiès, à Dakar, les travailleurs et leurs familles se mobilisent pour organiser la résistance face à une administration coloniale qui prend leurs revendications pour des caprices d’enfants.

S’il est un écrivain en Afrique qui peut se rattacher à la grande tradition du roman social du XIXème siècle, c’est bien Sembène Ousmane. En lisant Les Bouts de bois de Dieu, on pense à Zola ; moins à La Bête humaine qu’à Germinal (malgré la locomotive). On y rencontre des grévistes en proie au doute quant à la meilleure façon de mener la grève – comment faut-il se comporter à l’égard des « jaunes » ? – et des femmes qui se démènent pour apporter eau et nourriture au foyer, qui se font justice elles-mêmes, n’ont pas peur d’en découdre avec les forces de l’ordre et qui, surtout, apportent un soutien indéfectible à leurs époux.

Le rôle des femmes, c’est d’ailleurs un des thèmes majeurs de ce roman. Je suis tombé récemment sur une phrase du cinéaste polonais Andrzej Wajda qui, évoquant la grève des chantiers navals de Gdansk, en 1980, disait : « Les ouvriers n’auraient jamais gagné sans l’appui et la lucidité de leurs femmes. » C’est vrai aussi de Bamako, Thiès et Dakar. La différence est qu’en l’occurence, Sembène Ousmane fait état d’un bouleversement dans la société sénégalaise où, pour la première fois, les femmes prennent la parole en public et ouvrent la marche – au propre comme au figuré puisqu’elles iront à pied de Thiès à Dakar pour se faire entendre des autorités.

De fait, Les Bouts de bois de Dieu décrivent une région, une civilisation, en mutation, partagées qu’elles sont entre méfiance et attirance vis-à-vis de la modernité occidentale. A Dakar, Ndèye Touti, qui est allée à l’école des Blancs, se rêve un destin d’héroïne de roman français, mais ses illusions disparaissent quand elle surprend la conversation pleine de mépris de « toubabs » « amis de l’Afrique ». A Bamako, Tiémoko, le responsable local de la grève, ne sait comment arbitrer entre la sagesse des anciens et les préceptes syndicaux. Enfin, Bakayoko, leader charismatique du mouvement d'un bout à l'autre de la ligne, se voit obligé de sacrifier les usages africains à l’intransigeance de sa mission, tout en s’indignant de devoir parler français pour négocier…

Du point de vue du colonisateur aussi, des changements interviennent à cette époque. C’en est fini d’une certaine « Afrique de papa », et les vieux de « la colo » peuvent mettre au placard leur paternalisme méprisant. Une nouvelle génération de « colonisés » émerge alors, moins soumise, mieux informée, plus revendicatrice. Pas forcément plus radicale car, en toile de fond, Sembène Ousmane délivre ce message : « Heureux est celui qui combat sans haine. » La morale de l'histoire finit de faire des Bouts de bois de Dieu un grand, un très grand roman.

Les Bouts de bois de Dieu
de Sembène Ousmane
Le Livre contemporain, 1960
en édition Pocket, 379 p., 5 euros

Lire aussi la chronique de la pièce de théâtre tirée du roman chez Gangoueus.

jeudi 9 avril 2009

Ken Bugul


Mariètou Mbaye Biléoma – Ken Bugul est un pseudonyme qui signifie en wolof « personne n’en veut » – est née en 1947 dans la région de Thiès, au Sénégal, d’un père marabout de 85 ans et d’une mère qui se sépare d’elle alors qu’elle n’a que 5 ans. Après des études secondaires à Thiès, elle passe une année à l’université de Dakar où elle obtient une bourse d'études qui lui permet de se rendre en Belgique puis en France.

Diplômée de langues, spécialiste du développement, elle a été, de 1986 à 1993, fonctionnaire internationale chargée de la planification familiale successivement à Nairobi (Kenya), Brazzaville (Congo) et Lomé (Togo). Veuve d’un médecin béninois, elle s’est installée à Porto-Novo, au Bénin, où elle a ouvert une galerie d’art, dirige une entreprise de promotion d’œuvres culturelles, d’objets d’art et d’artisanat, et anime des ateliers d’écriture.

Ken Bugul a publié son premier roman, Le Baobab fou, en 1983 : une poignante autobiographie dans laquelle elle raconte notamment le sentiment d’abandon qui a dominé sa jeunesse. Elle récidive bien plus tard, en 1994, avec Cendres et Braises, puis en 1999 avec Riwan ou le Chemin de sable, qui obtient le Grand prix littéraire de l’Afrique noire. Ses thèmes de prédilection, parfois traités sous un angle autobiographique, sont la condition de la femme, la religion, les traditions et les rapports Nord-Sud.

A lire :
Le Baobab fou, NEAS, 1983
Cendres et Braises, L’Harmattan, 1994
Riwan ou le Chemin de sable, Présence africaine, 1999
La Folie et la Mort, Présence africaine, 2000
De l’autre côté du regard, Le Serpent à plumes, 2003
Rue Félix-Faure, Hœbeke, 2005
La Pièce d’or, UBU, 2006
Mes Hommes à moi, Présence africaine, 2008

mercredi 8 avril 2009

« La Pièce d’or », de Ken Bugul


C’est par une œuvre assez symbolique de la littérature africaine contemporaine que j’inaugure ce blog. La Pièce d’or (2006), de l’écrivaine sénégalaise Ken Bugul, fait à mon sens figure de roman « panafricain ». Certes l’histoire se déroule au Sénégal – les noms des personnages, les mots en wolof et certaines scènes ne laissent à ce titre aucun doute – mais le pays n’est volontairement jamais cité, les noms des villes sont détournés – la capitale s’appelle Yakar.

Car ce que décrit Ken Bugul dans ce roman est commun à de nombreux pays d’Afrique. L’auteure raconte comment un homme, Ba’Moïse, qui autrefois s’était battu avec un lion et à qui ce fait de gloire valait de jouer le rôle du faux-lion au jeu du simb dans son village d’origine, est contraint de fuir la misère pour une autre misère, celle de la grande ville, Yakar, où s’agrègent les rebuts de la société, matériels et humains.

L’exode rural et la misère, donc. Ce sont les premiers points, vérités incontestables du continent, qui apparaissent comme éléments « panafricains » au terme de ce résumé de l’intrigue. Mais ils sont la conséquence de l’occupation du pays. Non seulement celle des anciennes puissances coloniales – les « anciens occupants venus d’ailleurs », écrit Ken Bugul –, mais aussi celle des « nouveaux occupants » arrivés au pouvoir « après les années soixante », et qui bradent terres et mers à leurs prédécesseurs qui avaient instauré des cultures de rente ; et qui détournent des milliards de francs CFA au passage…

La Pièce d’or, fiction de bonne tenue, ressemble à s’y méprendre à une œuvre politique, en ce qu’elle décrit et dénonce le système implacable qui pousse les habitants à « l’errance » dans les rues de Yakar. Preuves de cet engagement et de la vocation panafricaine de ce roman, les titres de chapitres, sans rapport avec l’intrigue, égrènent les grands noms de la résistance et de l’histoire du continent : Thomas Sankara, Nelson Mandela, mais aussi Aung San Suu Kyi…

Sur la forme, le roman est rythmé par des phrases qui reviennent comme des roulements de tam-tam : « Et le bruit lourd et sourd montait des entrailles de la terre. » Comme un avertissement répété aux « nouveaux occupants » dont le « jemenfoutisme » ne peut plus durer car, niché entre les turpitudes d’une indépendance dévoyée et les promesses des mythes éternels, réside l’espoir, un « filet de lumière » pour guider le peuple loin de la résignation, vers la dignité retrouvée.

PS : Il semblerait que les citoyens de Dakar, en refusant d’élire Karim Wade, fils du « nouvel occupant », à la mairie de la capitale sénégalaise, fin mars, aient trouvé la fameuse « pièce d’or »

La Pièce d’or
de Ken Bugul
éditions UBU, 2006
314 p., 18 euros

Une autre chronique de La Pièce d'or sur le blog Aimez-vous lire ?