Blog consacré aux littératures africaine et caribéenne. En sommeil depuis octobre 2010.

mardi 10 novembre 2009

Exposition sur « Présence africaine » au musée du quai Branly


Aujourd’hui s’est ouverte au musée du quai Branly, à Paris, une exposition consacrée à Présence africaine, la revue littéraire et culturelle fondée en 1947 par l’intellectuel sénégalais Alioune Diop, devenue également, deux ans plus tard, la maison d’édition que l’on connaît mieux aujourd’hui. Cette exposition, intitulée « Présence africaine : une tribune, un mouvement, un réseau », durera jusqu’au 31 janvier 2010.

Divisée en quatre sections présentant de nombreux ouvrages et documents d’archives, des photographies et quelques objets, des enregistrements sonores et audiovisuels, l’exposition donne à voir « l’émergence et l’influence d’un mouvement, d’une tribune pour la pensée et les revendications du monde noir à un époque où la majeure partie de l’Occident en avait une vision déformée, voir dépréciatrice ».

La première partie présente le contexte dans lequel la revue est apparue et les influences qui ont présidé à sa naissance : la presse noire de l’entre-deux-guerres – on pense à L’Etudiant noir, La Voix des Nègres ou encore La Revue du monde noir –, les mouvements noirs américains – la « Harlem Renaissance » –, la Négritude, les luttes anticolonialistes…

La deuxième partie présente le projet et les engagements de Présence africaine, et la façon dont Alioune Diop a réussi à fédérer tous les acteurs des diasporas noires, d’Aimé Césaire à Cheikh Anta Diop, mais aussi des soutiens du monde blanc tels que Jean-Paul Sartre ou André Breton.

La troisième partie revient sur les deux congrès des artistes noirs organisés par la revue, en 1956 et 1959. L’occasion d’évoquer les débats qui animaient le monde littéraire et intellectuel noir dans les années 1950-1960 : Guerre froide dans le monde, colonisation en Afrique, ségrégation raciale au Etats-Unis, apartheid en Afrique du Sud…

Enfin, la quatrième partie évoque l’action de Présence africaine en faveur de « l’art nègre », avec notamment l’organisation du premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar en 1966.

Tous les détails ici.

Musée du quai Branly
37, quai Branly - Paris-7ème

dimanche 8 novembre 2009

Festival « Ecrivains d’Afrique : escales en Champagne-Ardenne »


Ce mois-ci, la littérature africaine est à l’honneur en Champagne-Ardenne. L’association Interbibly, agence de coopération entre les bibliothèques, les services d’archives et les centres de documentation de la région, y organise, du 12 au 25 novembre, un festival intitulé « Ecrivains d’Afrique : escales en Champagne-Ardenne » et ainsi résumé : « rencontres d’auteurs en bibliothèques et dédicaces en partenariat avec les librairies ».

Pour Delphine Quéreux-Sbaï, co-présidente d’Interbibly, il s’agit de proposer « des échanges Nord-Sud d’un autre genre, une façon originale de découvrir le continent africain, son histoire riche, son héritage complexe et sa vitalité créatrice ». C’est aussi, selon elle, « l’occasion pour nos bibliothèques de vibrer au rythme et aux couleurs d’une Afrique plurielle ».

Plurielle, la liste des auteurs invités l’est en effet. Seront présents des écrivains reconnus et d’autres qui gagnent à l’être :

- pour la Côte d’Ivoire, la scénariste de BD Marguerite Abouet (Aya de Yopougon, Gallimard, 2008) et l’écrivaine Véronique Tadjo (Ayanda, la petite fille qui ne voulait pas grandir, Actes Sud junior, 2007).
- pour l’Afrique du Sud, André Brink (Dans le miroir, Actes Sud, 2009).
- pour le Sénégal, Ken Bugul (Mes hommes à moi, Présence africaine, 2008) et Fatou Diome (Inassouvies, nos vies, Flammarion, 2008).
- pour le Cameroun, Gaston-Paul Effa (Nous, enfants de la tradition, Anne Carrière, 2008) et Gaston Kelman (Les Hirondelles du printemps africain, JC Lattès, 2008).
- pour le Congo-Brazzaville, Wilfried N’Sondé (Le Cœur des enfants léopards, Actes Sud, 2009) et Antoine Matha (Epitaphe, Gallimard, 2009) : à noter, ce dernier est le local de l’étape, puisque l’auteur a élu domicile à Reims.
- pour le Rwanda, Esther Mujawayo (La Fleur de Stéphanie, Flammarion, 2009).
- et enfin pour Djibouti, Abdourahman A. Waberi (Passage des larmes, JC Lattès, 2009).

Soit, au total, près de 40 rencontres avec onze auteurs originaires de sept pays, dans 24 petites et grandes bibliothèques des Ardennes, de l’Aube, de la Marne et de la Haute-Marne.

Le programme des rencontres et la liste des bibliothèques et librairies participantes est consultable sur le site d’Interbibly.




Et c’est bien connu, quand y’en a plus, y’en a encore ! et c’est du côté de Chaumont (Haute-Marne) qu’il faut aller chercher le petit supplément de ce festival, du 11 au 15 novembre. Pour être dans le même ton, le septième salon du livre de la ville a en effet adopté pour thème : « L’Afrique & les déserts ». Dédicaces, débats, lectures, contes, théâtre, mais aussi expositions, cinéma, musique… le programme est riche et dépasse le seul cadre de la littérature.

On retrouvera au salon du livre de Chaumont quelques-uns des auteurs participant au festival de Champagne-Ardenne : André Brink, Ken Bugul, Gaston-Paul Effa, Gaston Kelman, Wilfried N’Sondé et Abdourahman Waberi.

Pour plus détails, c’est par ici.

samedi 7 novembre 2009

Dany Laferrière lauréat du prix Médicis


L’écrivain haïtien Dany Laferrière a reçu mercredi 4 novembre le prix Médicis pour L’Enigme du retour (Grasset). Dany Laferrière a été récompensé au premier tour de scrutin par quatre voix contre une à Alain Blottière pour Le Tombeau de Tommy (Gallimard).

Dans L’Enigme du retour, résume l’éditeur, « on retrouve le personnage de l'écrivain qui ne fait apparemment rien que prendre des bains dans son appartement à Montréal. Un matin, on lui téléphone : son père vient de mourir. Son père qui avait été exilé d'Haïti par le dictateur Papa Doc, comme le narrateur, des années plus tard, l'avait été par son fils, le non moins dictatorial Bébé Doc. C'est l'occasion pour lui d'un voyage initiatique à rebours. Il part d'abord vers le Nord, comme s'il voulait paradoxalement fuir son passé, puis gagne Haïti pour les funérailles de son père. Accompagné d'un neveu, il parcourt son île natale dans un périple doux et grave, rêveur et plein de charme, qui le mène sur les traces de son passé, de ses origines. Mais revient-on jamais chez soi ? »

Avec ce livre, Dany Laferrière est également sélectionné pour le prix Femina qui sera remis le 9 novembre.

L’Enigme du retour
de Dany Laferrière
Grasset, 2009

lundi 2 novembre 2009

Marie Ndiaye lauréate du prix Goncourt


Et le lauréat du prix Goncourt 2009 est… une lauréate ! D’origine franco-sénégalaise, Marie Ndiaye est la première femme à obtenir le plus prestigieux prix littéraire français depuis 1998. Son roman, Trois femmes puissantes (Gallimard), a été choisi au premier tour par le jury du Goncourt, par cinq voix contre deux pour Jean-Philippe Toussaint (La Vérité sur Marie, éd. de Minuit) et une pour Delphine de Vigan (Les Heures souterraines, JC Lattès).

Trois femmes puissantes, explique l’éditeur, est l’histoire de trois femmes, Norah, Fanta et Khady Demba, « qui disent non » et « se battent pour préserver leur dignité contre les humiliations que la vie leur inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible ». C’est aussi le premier roman dans lequel l’auteure évoque l’Afrique. C’est son douzième roman. Marie Ndiaye avait déjà remporté le prix Femina, en 2001, avec Rosie Carpe (éd. de Minuit).



Trois femmes puissantes
de Marie Ndiaye
Gallimard, 2009
316 p., 19 euros



Interlignes : NDiaye, Trois Femmes puissantes
envoyé par Curiosphere. - Regardez plus de courts métrages.

dimanche 1 novembre 2009

Paroles de… Mamadou Mahmoud N’Dongo


Je n’ai encore rien lu de Mamadou Mahmoud N’Dongo, mais ça ne devrait pas tarder. L’écrivain – français d’origine sénégalaise –, qui était samedi l’invité du musée Dapper, dans le cadre d’un week-end consacré à « Des hommes dans la ville », a déjà derrière lui quatre romans : L’Histoire du fauteuil qui s’amouracha d’une âme (L’Harmattan, 1997), L’Errance de Sidiki Bâ (L’Harmattan, 1999), Bridge Road (Le Serpent à plumes, 2006) et El Hadj (Le Serpent à plumes, 2008). Il est également cinéaste et photographe.

Né en 1970 à Pikine, au Sénégal, Mamadou Mahmoud N’Dongo a grandi à Drancy, en Seine-Saint-Denis. C’est de ce vécu que s’inspire son dernier roman, El Hadj, qui met en scène un homme qui tente de s’extraire de la cité, de se détacher des liens qu’elle tisse autour de ses habitants. L’auteur lui-même, s’il vit toujours à Drancy, s’est construit sa propre destinée en s’inscrivant, à l’âge de 20 ans, à des cours d’histoire de l’art et de cinéma, fuyant le déterminisme social qui voulait que l’éducation nationale l’oriente vers des filières techniques. C’est aussi la construction d’une bibliothèque en bas de chez lui, quand il avait 11 ans, qui l’a poussé à se construire un univers parallèle à la culture de cité.

El Hadj est écrit de manière très fragmentée, très cinématographique, de façon à « évoquer des choses en très peu de mots », dixit l’auteur. Le rappeur Rocé, qui a lu des extraits du roman au cours cette rencontre-débat du musée Dapper, ne dirait probablement pas autre chose de ses textes, dont il a livré une version a capella pour deux d’entre eux – dont « On s’habitue », dont je vous propose de visionner le clip plus bas.

Mais avant cela, la parole est à Mamadou Mahmoud N’Dongo, un « homme dans la ville » :



« CHEZ NOUS, CHEZ EUX »
La cité que décrit Mamadou Mahmoud N’Dongo est un monde a part, coupé du reste d’une société discriminante. Un milieu insulaire séparé du reste du monde physiquement et symboliquement – par un océan de codes et de références…

Mamadou Mahmoud N’Dongo : « La cité, c’est un no man’s land dont on ne sort pas. Aux Etats-Unis, les ghettos sont au centre-ville ; en France, on met en périphérie les gens dont on ne veut pas. Il y a un fort taux d’illettrisme, d’alcoolisme, de violence. Et on n’en sort pas. Il y a chez nous et chez eux. Aller à Paris, c’est l’expédition ; moi-même j’ai mis des années avant d’y aller.
« On crée nos propres règles. L’éducation nationale n’a pas droit de cité dans ce monde où l’on crée nos propres références, Mesrine et Scarface, et notre propre hiérarchie : quelqu’un de respectable, c’est quelqu’un qui va se faire en un jour, par quelque moyen que ce soit, ce qu’un smicard se fait en un mois.
« Mais il y a une autre partie de la cité qui veut intégrer la société française, laquelle est très discriminante. Malgré la devise « Liberté, égalité, fraternité », dans le réel, c’est à vous d’y aller. Dans cette perspective, l’élection d’Obama a fait beaucoup de bien en France, peut-être plus qu’aux Etats-Unis : son exemple montre que les références qu’on se donne, ce ne sont pas les bonnes. »


« LA FATALITE DE L’HERITAGE »
De la difficulté de concilier la culture d’origine et la culture de la cité, les liens d’appartenance communautaire et les échappées vers le reste de la société…

Mamadou Mahmoud N’Dongo : « Dans mon roman, rien que le prénom du héros, El Hadj, « le pèlerin », et son nom, Keita, c’est une fatalité, un héritage. El Hadj vient d’une grande famille africaine, les Keita – car en Afrique aussi il y a eu des empires, des systèmes de castes. C’est pour fuir cette fatalité que dans les cités, ils ont souvent des pseudos : pour se créer leur propre culture et, encore une fois, leurs propres références.
« Dans ma culture sénégalaise, je n’existe pas dans mon individualité, mais seulement dans un clan, une famille. Les Africains ont ramené ça dans la cité, où tout est affaire de liens de subordination et d’interdépendance. Si tu pars, tu risques de mettre en branle tout l’équilibre du clan. La communauté a été créée pour te retenir.
« Mon héros a les ressources intellectuelles pour observer ce phénomène et prendre de la distance. Il veut aller vers autre chose. Les autres se demandent pourquoi il les quitte. Eux sont très bien dans cette communauté. »


« LES VILLES, LIEUX DE MEMOIRE »
Mamadou Mahmoud N’Dongo a grandi à Drancy mais, dans le cadre d’une bourse Stendhal, il a aussi vécu à New York et, depuis un mois, il séjourne à Berlin. Pour l’écrivain, les villes portent les mémoires de ce qu’on a voulu en faire et de ce que les habitants y laissent.

Mamadou Mahmoud N’Dongo : « Les villes sont des lieux de passage mais aussi de fixation. Il y a ce qu’on veut en faire, mais il y a aussi les gens qui y vivent et qui vont laisser leur mémoire.
« Drancy, pendant l’Occupation, c’était un camp de transit, point de départ vers les camps d’extermination. Quand j’étais petit, en allant jouer au football, je voyais un wagon, et des vieux, avec de drôles de tatouages sur les avant-bras, qui venaient le voir… Il y a un atavisme : avant d’être une banlieue, Drancy était déjà un lieu de relégation. Savoir cela, ça vous pose, et ça vous fait aussi vous poser certaines questions : Quelle est la place de l’Autre ? Comment exclut-on l’Autre ?
« A New York, il y a une différence entre Manhattan, cosmopolite quartier d’affaires, et Brooklyn, où l’on trouve tout ce dont l’Amérique, les Américains, ne veulent pas : les Noirs, les Asiatiques, les homosexuels… Tandis qu’à Harlem, quartier noir autrefois réputé mal famé, il n’y a plus que des bobos, car l’ancien maire Rudolf Giuliani a voulu sécuriser et nettoyer la ville. Reste qu’à New York, marquée par le protestantisme pour lequel la richesse est le signe qu’on est élu de Dieu, avant d’être blanc ou noir, vous êtes d’abord et surtout riche ou pauvre… »


El Hadj
de Mamadou Mahmoud N’Dongo,
Le Serpent à plumes, 2008
293 p., 18 euros










Et comme promis, le clip de « On s’habitue », du rappeur Rocé, également invité à cette rencontre-débat du musée Dapper :



Rocé - On s'habitue
envoyé par germinho. - Clip, interview et concert.

samedi 31 octobre 2009

« Amkoullel, l’enfant peul », d’Amadou Hampâté Bâ


Ce livre n’est pas seulement un classique. C’est un témoignage exceptionnel sur l’Afrique de l’Ouest du début du XXème siècle, et plus particulièrement sur le Macina, une région du Mali (à cette époque intégré à la colonie du Haut-Sénégal-et-Niger) située dans la boucle du fleuve Niger. Amkoullel, l’enfant peul (1991) est le premier tome des mémoires d’Amadou Hampâté Bâ, avant Oui mon commandant ! (1994) : de 1900, année de sa naissance à Bandiagara, à 1921. Ou la jeunesse d’un « homme de connaissance » à la mémoire prodigieuse, doublé d’un formidable conteur à la plume sensible.

Mais pour faire un résumé de son enfance, le mieux est encore de lui laisser la parole :

« Chaque fois que mon existence commençait à s’engager sur une belle voie bien droite, le destin semblait s’amuser à lui donner une chiquenaude pour la faire basculer dans une direction totalement opposée, faisant régulièrement alterner des périodes de chance et de malchance. Cela commença bien avant ma naissance, avec mon père Hampâté, qui aurait dû (et ses enfants après lui) hériter d’une chefferie dans le pays du Fakala, et qui se retrouva, seul rescapé survivant de toute sa famille, réfugié anonyme au fond d’une boucherie. Réhabilité par le roi même qui avait fait massacrer tous les siens, voilà qu’il meurt trop tôt pour que je le connaisse vraiment et que le sort fait de moi un petit orphelin de trois ans. Un riche et noble chef de province vient-il à épouser ma mère et à m’adopter comme héritier et fils présomptif, faisant planer au-dessus de ma tête le turban des chefs de Louta ? Patatras ! Nous nous retrouvons tous en exil et me voilà fils de bagnard. Enfin revenus à Bandiagara où la vie semble reprendre son cours normal, voilà que l’on m’arrache brutalement à mes occupations traditionnelles, qui m’auraient sans doute dirigé vers une carrière classique de marabout-enseignant, pour m’envoyer d’office à l’école des Blancs, alors considérée par la masse musulmane comme la voie la plus directe pour aller en enfer ! »
(pp. 307-308, collection Babel)

Encore ne sont-ce que les premières années d’un destin décidément mouvementé, et tellement riche ! D’ascendance peule et toucouleure ; ayant vécu à Bandiagara, Bougouni, Djenné, Kati, Bamako ; ayant fréquenté les écoles coranique et républicaine tout comme les « marabouts-enseignants »… le jeune Ahmadou Hampâté Bâ a vécu de nombreuses expériences et a su tirer de chacune d’entre elles le meilleur. En tout cas, rassemblées dans ce livre, elles sont pour le lecteur la source de précieux enseignements sur l’histoire et la culture du Mali.

Car si Amkoullel, l’enfant peul peut se lire avant tout comme une belle histoire, entraînante, passionnante, avec peut-être çà et là les enjolivements ou les silences qui siéent à la vérité, il est impossible de ne pas y voir également une description – certes romancée mais tout aussi scientifique par le foisonnement de détails qu’elle contient – de la société dans laquelle elle s’inscrit. Une description qui n’est pas sans rappeler que son auteur était… ethnologue.

Tout y passe. Les valeurs de respect et de tolérance intrinsèques aux cultures peule, toucouleure ou encore bambara et dogon ; les liens que ces ethnies entretiennent entre elles – avec notamment la fameuse « parenté à plaisanterie » ; l’éducation des enfants, de la waaldé, association de jeunesse gérée de façon autonome et responsable par les enfants eux-mêmes, sur le modèle de l’organisation sociale qui régit le monde des adultes, à l’épreuve de la circoncision ; la cohabitation des pouvoirs traditionnels avec l’administration française ; celle des religions animistes et musulmane – tendance soufie…

Bref, on peut dire qu’Amkoullel, l’enfant peul est une véritable fresque historique, sociale et culturelle. Le tout incarné par une galerie de personnages touchants et pleins d’humanité, et narré avec légèreté voire malice. Fidèle, en somme, au précepte des maîtres maliens : « instruire en amusant ». Grand défenseur de la tradition orale africaine, Amadou Hampâté Bâ lui redonne ici ses lettres de noblesse – et c’est finalement un paradoxe – en couchant cet héritage sur le papier.

Une fois ce livre dévoré avec l’avidité qu’il ne manquera pas de susciter, deux choses : 1) On se sent moins bête. 2) On n’a plus qu’une envie : lire la suite.

Amkoullel, l’enfant peul
d’Amadou Hampâté Bâ
Actes Sud, 1991
409 p., 24,50 euros
en édition de poche Babel, 535 p., 10,40 euros


lundi 26 octobre 2009

Paroles de… Léonora Miano


La romancière camerounaise Léonora Miano a des choses à dire. Elle l’a montré samedi au cours d’une rencontre-débat au musée Dapper, où il était principalement question de son « nouveau » roman (ne dites pas « dernier », elle n’aime pas ça…), Les Aubes écarlates (Plon, 2009), qui aborde la question difficile de la traite négrière. L’auteure y a répondu pendant plus d’une heure, avec sérieux, franc-parler et un soupçon d’espièglerie, aux questions de l’animatrice du débat (Nathalie Carré) et à celles des nombreux spectateurs – dont quelques fans – présents dans l’auditorium. J’ai retranscrit certaines de ses réponses (ci-dessous).

Des choses à dire, donc, mais Léonora Miano le fait évidemment avant tout par écrit. Chacun de ses livres sonde l’identité de l’Afrique et les rapports, souvent complexes, que ses rejetons entretiennent avec le continent. L’Intérieur de la nuit (2005) dénonçait la barbarie qu’entraînent les guerres civiles ; Contours du jour qui vient (2006) évoquait l’impasse de l’avenir pour les jeunes générations en Afrique ; Tels des astres éteints (2008) déplaçait le regard sur la quête identitaire qui est celle de la diaspora afro-caribéenne en Europe.

Encore une fois, avec Les Aubes écarlates, Léonora Miano livre une œuvre métaphorique, crée des personnages et une histoire au service d’une quête spirituelle pleine de profondeur et de sensibilité et, si l’on en croit les réactions de l’auditoire du musée Dapper, aux vertus thérapeutiques : il s’agit de réconcilier l’Afrique avec elle-même.


« QUAND ON PARLE DE L'AFRIQUE... »
Où il est question du regard de l’autre, en particulier de l’Occident, sur un continent qui n’a pas encore cicatrisé des marques physiques et symboliques laissées par le colonialisme…

Léonora Miano :
« Quand on parle des conflits africains, on parle souvent de guerres fratricides. Mais il n’y a pas de guerre fratricide en Afrique plus qu’ailleurs. Toutes les guerres sont fratricides au sein d’une même humanité. Quand on parle de l’Afrique subsaharienne, on parle d’espaces qui ont été créés par d’autres, de frontières qui ont été créées par d’autres, de noms de pays qui ont été créés par d’autres.
« Par exemple, les différentes populations du Cameroun n’ont pas choisi d’avoir une destinée commune. Cette Afrique n’a que 50 ans d’âge. On ne va pas réussir en quelques décennies ce qui a pris des siècles pour l’Europe. En France, ça n’a pas été si évident, pour qu’aujourd’hui Bretons et Basques aient le sentiment d’appartenir à un même espace. Il faut du temps et on ne nous en laisse pas beaucoup. Nous devons apprendre à habiter ces espaces. Nous allons nous approprier ces espaces. »


« LA VOIX DES DISPARUS »
Dans Les Aubes écarlates, des passages donnent à entendre la voix de présences mystérieuses surgies du passé…

Léonora Miano : « Mon livre ne parle pas d’esclavage, mais de traite, laquelle fait à la fois partie de la mémoire afro-descendante et de la mémoire africaine. Ce qu’on y entend, c’est la voix de toutes les personnes qui ont péri pendant la traite négrière et n’ont pas de sépulture symbolique sur leur terre, pas de trace dans leur communauté.
« En Afrique, nous croyons aux esprits ; ici ce sont les esprits des disparus de la traite négrière. Il fallait leur donner une façon de parler qui ne soit pas la nôtre ; je les ai fait parler de manière poétique, grandiloquente, voire lyrique.
« Le lecteur entend ces voix mais pas les protagonistes du roman, qui vivent dans l’oubli du passé. J’ai donc introduit un personnage, apparu déjà à la fin de L’Intérieur de la nuit, qui sert de médiateur entre le monde des vivants et le monde des morts. »


« JE SOUFFRE DE CE SILENCE »
Quel discours sur la traite négrière en Afrique ?

Léonora Miano : « Ce roman est peut-être une première stèle, un premier mausolée pour les victimes de la traite. Ce retour aux sources et à soi n’est pas une sacralisation de la douleur, la traite n’est pas l’alpha et l’oméga de nos vies. Mais quelque chose en nous a sombré avec ces disparus. Je souffre de ce silence et j’aimerais qu’il soit levé. Il y a un discours sur la traite en Europe, il n’est pas possible qu’il n’y en ait pas en Afrique : c’est du domaine de l’incongruité. »



Les Aubes écarlates
de Léonora Miano
Plon, 2009
274 p., 18,90 euros



Pour finir,
il me faut dire quelques mots sur le prochain roman de Léonora Miano, qui y songe déjà sérieusement, en tout cas assez pour livrer quelques indices à ce sujet. On sait que la musique a une grande place dans son œuvre, autant dans la structuration des romans que dans leur inspiration. En l’occurrence, l’auteure a confié être « partie de la chanson Four Women de Nina Simone », pour un roman qui mettra en scène quatre femmes faisant partie, à des degrés divers, de l’existence d’un même homme : « Ce sera quelque chose de plus intime, de plus charnel. » A suivre…